vendredi 14 décembre 2012

Sous le sapin: La nouvelle Breguet 7047 Tradition Tourbillon




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L’horlogerie, c’est un anachronisme fait art.
C’est l’art de déployer des trésors d’inventivité, de technique, de savoir- faire; c’est extraire la quintessence du travail des ingénieurs et des horlogers pour composer des odes à l’inutile.



Quand on écrit qu’une montre est paradoxale, c’est toujours flatteur, le paradoxe étant l’un pilier de l’uchronisme.
Or, la Breguet 7047r est sans doute la pièce la plus uchronique de l’horlogerie.

Stylistiquement c'est un anachronisme, car elle rend hommage (et j’insiste sur ce mot, qui ici n’est pas galvaudé) à un style mort avec l’horlogerie Française, celui des montres à souscription de Breguet, un style qui à certains égards était déjà urbain et ultramoderne selon les critères du XIXème siècle. En opposition avec un certain bucolisme Helvète.



 Mais c’est aussi horlogèrement uchronique : c’est le télescopage du haut Moyen-Age avec le Cyberpunk :
 -En 1490, Leonard De Vinci invente le concept de la Fusée-Chaîne  (faite à l’époque en boyau animal).
 -Vers 1790, A.L Breguet invente le Tourbillon et le dépose le 26 juin 1801, soit le 7 Messidor An IX révolutionnaire.
 -En 2000 émerge le concept du silicium appliqué en horlogerie (Nivarox, Ulysse Nardin, De Bethune).

A la renaissance, les ressorts sont préhistoriques,  le tableau périodique des éléments n’est même pas imaginé, la sidérurgie moderne balbutie et l’alchimie est une science. La Fusée-Chaîne permet alors de réguler les fortes amplitudes des ressorts « home made », comme le fait un dérailleur de vélo: L’augmentation du diamètre actif de la fusée (« la roue en 3D ») compense la diminution de la tension de la chaîne, permettant à cette dernière de rester constante.
Mais sous le renouveau des lumières, la métallurgie progresse fortement, les ressorts sont beaucoup plus stables…
Et Jean-Antoine Lépine constate en 1770  que ceux-ci sont d’assez bonne qualité pour supprimer la chaîne fusée; il va donc inventer le calibre d’architecture moderne, avec une platine et des ponts.



Dans la tourmente de la révolution Française, Abraham-Louis Breguet dépose le brevet du tourbillon. Ses motivations sont parfois sujettes à caution : cherchait-il une meilleure lubrification ? Voulait-il améliorer les performances chronométriques en permettant à l’échappement d’être mobile ? Cette théorie est la plus communément admise, d’autant que les montres de l’époque se portaient verticalement et que la gravité pesait sur l’échappement.
A l’instar de la chaîne fusée, le tourbillon est devenu quelque peu désuet. A cause d’une part de l’invention de la montre bracelet et de ses multiples positions et d’autre part de l’industrialisation, qui a remplacé le travail des meilleurs régleurs par le travail à la chaîne sur des mouvements bien plus standardisés.

Au tournant des années 2000, c'est l'émergence du silicium; ni métal, ni plastique, ce matériau de synthèse est destiné à repousser les lois de la physique, limitées depuis le début de l’horlogerie par le manque d'homogénéité et le poids des alliages.
Technologie révolutionnaire pour certains, glas de l’horlogerie traditionnelle pour d’autres, source de polémiques intarissable dans tous les cas...



Cette Breguet Tradition 7047, c’est donc le comble du paradoxe de l’horlogerie :
En effet, elle synthétise la technologie médiévale, la grande tradition horlogère et le post modernisme horloger mécanique.
Mais c’est aussi une montre à grande complication qui n’est pas compliquée !
A l’exception de la réserve de marche…
En effet, seules les fonctions ou les affichages supplémentaires sont définis comme des complications par l'orthodoxie horlogère.
Mais les améliorations de la chaîne d’énergie, tant de l’échappement (ici le tourbillon) que du couple de barillet (donc la Fusée-Chaîne) ne sont pas stricto sensu des complications.
Pourtant, l’élaboration du calibre avec ces centaines ( ????) de pièces, ses 43 rubis et son usinage faisant appel aux technologies de pointe (notamment pour le spiral), relève d’un niveau de complexité inédit jusqu’à présent.
Rhétoriquement c’est donc une montre « Complexe » et non pas « Compliquée ».

La 7047 est ultra-démonstrative, on suit avec un œil fasciné la course de la chaîne, jusqu’à la rotation hypnotique du tourbillon 1 minute. Cette chaîne est d’ailleurs beaucoup plus grosse que celles de la concurrence, et résonne parfaitement avec le grand balancier en silicium (13mm) et la subséquente très grande cage (17mm) en titane.
L’ensemble a le bon goût d’être monochrome dans les tons gris, impossible de savoir que l’organe régulant est en silicium au premier examen.
Tout est donc surdimensionné, ce qui cadre parfaitement avec le fini sablé très propre et très brut. C’est le contraire d’une montre de premier communiant. C’est même, pour aller plus loin, un autre style que celui qui prévaut habituellement dans le haut de gamme. Là où il faut une loupe pour apprécier les anglages d’une Dufour, ici il faut tenir la montre à bonne distance, tant son style vocifère. Sans être une montre « Show-Off », elle impressionne néanmoins au premier coup d’œil, impossible de l’oublier.



La particularité de cette version est qu'à l'instar de la Breguet Tradition 7057 non tourbillon, ses ponts bénéficient d'un traitement à l'or rouge.
Et c’est à mon sens le coloris le plus abouti pour cette pièce, la version or blanc étant trop froide, la version ruthénium trop moderne et la version or jaune trop vintage. La version or rouge combine l’aspect vintage de l’or jaune et le dynamisme du ruthénium. La chaleur de l’or rouge contraste avec les ponts abrupts. De dos, c’est la plus belle de la collection Tradition.  
Et c'est probablement la plus aboutie de la série: la 7027 était très belle, mais un peu sage; la 7057 s’encanaillait un peu mais cette 7047 est carrément bestiale !
Ici, Breguet n’a pas cherché à faire beau. Ils ont cherché à faire Abraham-Louis Breguet : tout est décentré, désaxé, le tourbillon occupe autant de place que le cadran de l’heure, du fonctionnalisme avant l’heure.
Ils touchent ici à la quintessence des esthétiques des pièces d’Abraham-Louis où l’efficace est plus important que le beau.

En supprimant la Fusée-Chaîne, Lépine souhaitait faire des montres plus plates et pendant longtemps l’ultraplat a été le fer de lance du bon goût horloger. Cette mode a atteint son paroxysme dans les années 60’, avant la crise du quartz. Le quartz aidant, l’ultraplat est devenu commun, donc moins sexy.  Les années 2000 on marqué la consécration de la tridimensionnalité en horlogerie. Devenue œuvre d’art, la montre se devait de s’extraire du simple tableau pour devenir une sculpture.
Or, cette 7047 avec sa Fusée-Chaîne est un retour aux sources de la tridimensionnalité, où l’épaisseur se justifie techniquement par la régularité du couple.
Bien entendu cela rend la montre plus épaisse. Mais la marque a usé d’un artifice bien légitime : le verre saphir est bombé et ainsi la carrure n’est pas trop épaisse par rapport au diamètre. De surcroît, cela permet d’admirer le tourbillon 1 minute dans les axes latéraux, angle de vue difficile accessible avec un verre plat. ette configuration, qui combine carrure fine, verre bombé et lunette fine (à l'image des Montres de poches du XVIIIéme); présente un autre avantage en permettant à la lumière de mieux pénétrer dans le mouvement.
Ce verre bombé permet donc de faire passer la pilule de l’épaisseur du mécanisme sans recourir à un boitier XXL…
En fait, il ne faut pas confondre l’épaisseur réelle avec le verre, 16.6mm et l’épaisseur perçue au poignet, autour de 13mm.



Au-delà de l’esthétique radicale et totalement en phase avec les attentes des passionnés (les platines sablées, il fallait oser!), il y a la question de la technique.
Avec un barillet classique, le couple optimum est obtenu dans la première moitié de la réserve de marche. Mais juste après que la montre ne soit remontée à fond ainsi que dans la seconde moitié de la RdM, l’énergie est distillée de manière moins linéaire. Avec cette 7047, le couple est quasiment constant quel que soit le niveau de la réserve de marche.

C’est un donc une énergie stable qui parvient à l’organe réglant. Ce dernier vibre à 18000 a/h et le tourbillon fait une rotation en une minute, ainsi que l’orthodoxie le préconise.
Cette énergie constante est régulée par un spiral en silicium à courbe terminale Breguet. Le but initial de cette forme était de réduire le moment d’inertie du ressort. Mais grâce à la légèreté du silicium, cette inertie a été drastiquement réduite. La courbe terminale Bréguet est donc moins vitale que dans une vintage avec un spiral en acier et un balancier en laiton.
Mais avec ce dispositif un peu redondant, l’objectif n’est-il pas plutôt d’optimiser à fond l’existant ?
Est-ce qu'il n’est pas pleinement légitime de fournir une technologie de fusée spatiale dans une pièce de ce prix ?



Le terme « technologie aérospatiale » n’est ici pas usurpé du tout: à cause de la courbe Bréguet, le spiral en 3D doit être une plaie à usiner, car le silicium ne peut être ni tordu, ni plié, ni modifié. Le spiral doit sortir de la gravure ionique (DRIE en anglais) dans sa forme définitive, avec un bout qui passe au-dessus de l’ensemble.

La partie la plus étonnante, c’est les vis du tourbillon. Les éléments sont en fait tellement optimisés à la base, entre le couple constant et un ensemble balancier/spiral en silicium théoriquement parfait, que les vis de réglage en or du tourbillon en titane semblent un peu superflues… Peut-être qu’il n’est pas possible d’obtenir le même niveau de précision dans l’usinage avec du titane…
La dernière question que soulève ce bloc d’échappement si particulier, c’est la question de la légitimité :
qu’aurait-on dit s’il n’y avait pas eu de courbe Bréguet ?
Pire, ne pas mettre de courbe Breguet sur le spiral, fusse-t-il en silicium, ne serait-ce pas une hérésie dans une montre de l’inventeur du spiral Breguet et du tourbillon ?



Le débat sur la place du silicium et le rôle du tourbillon ne trouvera pas sa réponse aujourd’hui.
Car cette montre se veut un produit de synthèse à tous point de vue, entre le pinacle de la technologie du XVIème, du XIXème et du XXIème siècle.





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