mardi 9 octobre 2012

Chanel J12 GMT Chromatic



“This is a man's world , this is a man's world”.
C’est sur ces graves paroles que commence la fameuse chanson de James Brown.
Il aurait pu rajouter un couplet sur le web horloger, tant c’est un univers viril. Au-delà d’un certain niveau, le taux de testostérone trouble la vue. Et force est d’admettre que nous sommes passés à côté d’un phénomène socio-horloger majeur : la Chanel J12.
Il faut le dire, de débats de fond sur les cornes des Speedmasters, en véhémentes empoignades sur les Unitas des Luminor, nous avons raté la J12.



Cette montre souffre de deux handicaps majeurs pour les passionnés d’horlogerie: d’une part, ce sont des créations hors des canons masculins; la J12 n’a jamais été une icône masculine downsizée, avec des pierres et un mouvement à quartz; on n'a jamais vu Steve McQueen couvert de suie, ou Stallone couvert de boue porter une J12 … Signe des temps, c’est même l’inverse qui s’est produit: plutôt connotée féminine à sa sortie, certains hommes se la sont appropriée.
D’autre part, elle n’est pas issue d’une prestigieuse maison Suisse d’horlogerie, malgré des motorisations dignes de la concurrence Romande, notamment grâce à des calibres Valjoux ou Audemars Piguet…



C’est d’ailleurs tout le paradoxe de ce désamour pour les marques de mode produisant des pièces d’horlogerie. Aux yeux du web horloger, malgré les grandes qualités objectives de ces montres, le luxe grand public et l'horlogerie de qualité semblent être antithétiques.

Pourtant, sur les lectures de fond la J12 a objectivement tout d’une grande : succès réel, design emblématique, matières novatrices et calibre Suisse. Jacques Helleu à créer cette J12 pour lui, il a néanmoins su faire la synthèse des tendances passées et à venir. Présentée en 2000, elle a immédiatement été un succès auprès de la presse féminine; quelques bons placements produit plus tard et c’était un cas d’école d’une réussite qui ne devait rien au hasard.

La grande innovation esthétique pour une montre de couturier pour femme, c’est d‘avoir proposé un design sport-chic, ce qui a permis de dépoussiérer ce domaine. Ce que Jacques Helleu a compris en dessinant la première J12, c’est qu'en horlogerie les temps avaient changé.
Cette J12 est stratégiquement arrivée au moment où la Rolex Submariner, en s’embourgeoisant, perdait un peu de son aura au profit de marques encore plus militaro-vintage, comme Panerai. De même que le Blue Jeans, en étant récupéré par les femmes, est devenu moulant, le design de l’ultime plongeuse des années 60' s’est féminisé avec la J12, en s’affinant et en se parant d’une immuable et chatoyante céramique.



Ce matériau inusable présente un avantage psychologique non négligeable pour une montre à 5000€ : tous les jours la montre paraîtra neuve, à l’inverse des produits engendrés par le cartel de la fringue jetable…
Comme les femmes n’ont pas encore franchi le cap du plus-que-vintage où l’on délave ses inserts de lunette à la Javel tiède, l'inaltérable céramique tombait à pic.

Coco Chanel utilisait trois couleurs emblématiques dans ses créations: le blanc, le noir et le beige.
Au départ, la céramique de la J12 présentait deux couleurs :

Le noir, qui garde toute son aura tant il reste le plus faible dénominateur commun du style;

Le blanc, qui a été la vraie innovation de la J12 : proposer une couleur immaculée et inaltérable, alors qu’auparavant les montres pour femme avec des bracelets en cuir blanc vieillissaient fort vite et mal.
Le succès de la J12 blanche a été tel, que cette couleur est devenue un peu galvaudée : de Technomarine à Hublot, en passant par d’innombrables sous-marques, tout le monde s’est emparé du blanc céramique.

Le beige : cette teinte reste étonnamment non exploitée par Chanel. Pourtant une J12 en céramique beige mat aurait un énorme potentiel, en surfant sur la vague des habits camouflés.

La nouveauté dont nous allons parler aujourd’hui, c’est la J12 Chromatic GMT, issue de la synthèse du blanc et du noir : roulement de tambours, le gris.

Pendant longtemps, le gris en horlogerie était réservé au très haut de gamme; les grandes complications des maisons les plus prestigieuses se paraient de boitiers en platine, rendus encore plus discrets par de sobres cadrans gris.
Il en allait ainsi du calvinisme Helvète, une débauche de finitions enfermées dans un boitier ultra-luxueux à la sobriété d’un huissier de province. Depuis quelques années la tendance s’est infléchie : on a commencé à trouver des marques qui bravaient la règle implicite, pour proposer des cadrans gris sur des boitiers acier…



Mais la J12 Chromatic va beaucoup plus loin dans la révolution du gris. La couleur oscille du gris normal au bleu ciel, suivant les reflets. C’est presque le chaînon manquant entre le gris mat et le gris métal du titane poli.
Les maillons du bracelet peuvent servir de miroir de poche, tant  ils reflètent la lumière. Au gré de l’éclairage, la montre est très versatile. Sans même consulter les aiguilles, on peut connaître l’heure approximative suivant le type de reflets du bracelet.
L’effet « liquid métal » est assez poussé et très impressionnant; revers de la médaille, comme tous les bracelets polis, les traces de doigts; chiffon doux à portée de main indispensable.

Pour parvenir à cet effet, le boitier de 41mm en céramique a reçu l'adjonction de poudre de titane,  l’ensemble  étant poli avec un matériau plus dur, en l'occurrence des meules revêtues de poudre de diamant…

Si l’aspect est surprenant, le toucher ne l’est pas moins : la montre est ultralégère, sans doute trop pour les amateurs d’horlogerie, car lorsqu'on soulève une montre avec un bracelet métallique, on met une certaine force dans son geste, présumant la masse volumique de l’acier. Mais ici j’ai eu la même sensation qu’avec la RM027 « Nadal », une montre dont le poids ne correspond pas au visuel. Les amatrices de confort seront comblées, tant la montre se fait oublier...    



En dehors du matériau, l’autre évolution majeure du modèle est bien sûr la transformation de la lunette. Alors que jusqu’à présent l’intégralité de la gamme arborait une lunette épaisse et graduée, comme celle d'une plongeuse classique,  la J12 Chromatic GMT dévoile une lunette fine et un grand rehaut biseauté, à l’image de certaines plongeuses vintages, comme les Polaris ou les Kon-Tiki.
Est-ce un nouveau virage stylistique? En tout cas, ça a été une surprise en déballant la montre. Avec sa généreuse ouverture de cadran, elle paraît assez grande au poignet et plus habillée que les J12 traditionnelles. La clientèle féminine va-t-elle suivre ?
C’est très probable, tant les lunettes fines à grand rehaut sont toujours un succès pour les nouveaux clients de l’horlogerie de luxe, comme le prouve le succès de la Navitimer…  Ce rehaut est fixe et bénéficie de 24 index appliqués, correspondant à autant de fuseaux horaires.



Le cadran bénéficie lui aussi d’index appliqués, mais de taille plus conséquente. L’air de rien, il présente un enchaînement de finitions assez démonstratives : brossé circulaire, poli miroir, guilloché, chemin de fer et brossé vertical. Cette démonstration mériterait presque un "livret de l'utilisatrice" expliquant les types et les techniques de finitions, pour l’édification des clientes.

Enfin, le calibre : Chanel communique peu sur ce point, mais on sait que c’est un calibre  automatique Suisse doté de 42 heures de réserve de marche. On peut donc présumer qu’il s’agit d’un pointage Valjoux série 28-XX, avec une aiguille pour le second fuseau horaire.



Cette J12 Chromatic GMT représente une évolution réussie de la J12 ; c’est une gageure, car il est toujours délicat de faire évoluer une icône sans sombrer dans l’auto-caricature…
Les ventes de la J12 sont importantes, la montre est finie et motorisée aux standards de l’horlogerie de luxe, l’icône évolue en douceur.
Il semblerait que le seul défi qui attende encore Chanel horlogerie, soit d’éduquer la gent féminine à l’horlogerie haut-de-gamme, en expliquant le travail fourni pour produire une J12. Ainsi, dans quelques années, on aura la chance de voir s’inscrire des femmes passionnées sur les forums d’horlogerie… ;)
 









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